La Nature, en bref : quelques repères pour la penser ?

Depuis la « nature des choses » jusqu’à la « nature humaine » en passant par « La Nature », le terme « nature » porte une richesse de sens[1] qui se déploie en de multiples acceptions qui ont en commun le fait de souligner l’essentialité de son objet.

En l’occurrence, l’étymologie latine du mot « nature » contient les idées de « naissance » et de « manière d’être ». Quant au terme grec qui désignait ce que l’on appelle « nature », il a donné le mot « physique[2] » avec l’idée de « souffle de vie ». Depuis, nous nous sommes rendus « comme maîtres et possesseurs de la nature » avec le développement de la Science.

Ainsi, ce qui est « naturel » a vocation à se métamorphoser sous l’effet de l’activité humaine, pour donner naissance à « l’artificiel » qui prend pied à son tour dans l’étendue de la condition humaine.

Depuis la nuit des temps, la nature et la culture se partagent la « liberté d’être » d’un Homme toujours en quête de lui-même et de son devenir, quête à laquelle l’Humanisme a donné un sens que la réalité tend maintenant à lui confisquer. Les lumières de ses pensées ont annoncé le progrès de ses conditions de vie, que l’usage qu’il a fait de la matière interroge désormais.   

Les mots s’ajustent en de nouveaux sens sous l’étreinte du réel, et l’existence humaine est aujourd’hui suspendue aux instabilités de son écosystème et de la mondialisation dont les résonances mutuelles sont à la mesure des 7 milliards d’individus qui occupent la planète.

Les couleurs chatoyantes de la nature au soleil du petit matin, comme les reflets de lumière sur l’ondulation de l’eau, ou l’atmosphère feutrée et envoûtante d’un clair de lune, invitent à la contemplation en ouvrant à l’émerveillement, voire au recueillement. « L’émerveillement qui peut bien naître devant la splendeur [de la nature], … est avant tout l’impression d’autre chose, l’aperçu d’une profondeur d’être, un seuil, une porte qui s’entrebâille[3] ». L’œuvre d’Art nous révèle l’existence de cet au-delà du réel sensible. L’artiste met à notre portée sa dimension sublime comme « … l’écho de sa grandeur d’âme[4] ». Mais le langage des émotions, aux sources de la création, s’est laissé distancer par l’attrait des performances de la raison à répondre aux injonctions de la matière.

Les réalités du monde redéfinissent les contours de « la nature » en la réduisant aux ressources que le développement et le déploiement de la vie appellent, celles que le hasard des formations géologiques a distribué sur la Terre, et celles qui sont nécessairement partagées comme l’atmosphère, les océans et le climat. Mais il ne faudrait pas omettre les peuplements d’agents pathogènes « bactéries et virus », « coproprié-Terre », avec lesquels nous partageons l’aventure, et dont les manifestations inopinées aux risques pandémiques ont un fort potentiel désorganisateur[5].

L’état de la planète[6] est préoccupant, et les dégradations et dérèglements qui affectent cette « nature-écosystème » auront un retentissement croissant sur l’ordre du village planétaire, déjà en proie à ses propres démons. Il en va de la stabilité du monde dont l’état se mesure au présent.

Voilà 13,7 milliards d’années que la matière s’organise en produisant l’Histoire de l’univers durant laquelle la vie est apparue sur la Terre il y a près de 4 milliards d’années. Les continents que nous connaissons aujourd’hui n’en formaient qu’un seul il y a 300 millions d’années : la Pangée, recouvert d’immenses forêts, alimentant l’atmosphère d’une abondance d’oxygène qui favorisait le gigantisme des espèces animales qui le peuplaient. Puis, ce super continent s’est disloqué et les terres émergées connurent des climats différenciés en fonction de leur évolution à la surface du globe, entrainant une diversité de faune et de flore, une biodiversité. L’hominidé a pris conscience de lui-même il y a à peine 3 millions d’années, quant à homo sapiens il est apparu il y a 300 mille ans. Il a connu les dernières glaciations, avec des alternances de périodes froides et tempérées, jusqu’au dernier réchauffement du climat qui a débuté il y a environ 10 mille[7] ans. Homo sapiens s’est sédentarisé en développant l’agriculture et l’élevage pour se nourrir, et il s’est mis à sélectionner de manière empirique les espèces tant végétales qu’animales, pour augmenter les rendements agricoles et développer la domestication animale afin d’en exploiter l’énergie. Ainsi, bon nombre d’espèces que nous connaissons aujourd’hui sont les produits de la domestication par l’Homme : les sélections successives de riz, maïs, blé[8] …, comme les sélections qui ont donné le chien à partir du loup, la vache à partir de l’auroch... Pour le reste la nature demeure sauvage[9], riche de sa biodiversité néanmoins aujourd’hui menacée d’une nouvelle extinction. Tandis que le climat a continué d’évoluer de manière différentiée à la surface du globe : le Sahara s’est brutalement désertifié il y a près de 5000 ans, alors qu’il était recouvert de prairies et de fleuves. De nombreux sites archéologiques attestent d’un peuplement étendu depuis plusieurs dizaines de milliers d’années. Le changement brutal du climat aurait fait suite à des modifications de courants marins ayant entrainés des variations de températures dans les hautes latitudes de l’hémisphère nord… Cette hypothèse illustre la complexité des couplages, et de leurs effets, entre les océans et les continents.

Quoiqu’il en soit, cette incursion-éclair dans les profondeurs du temps nous révèle un objet « Nature » qui n’a de réalité qu’au regard de la dynamique de son évolution, c'est-à-dire de l’Histoire de la Terre, aussi bien des transformations géologiques lointaines, que, plus récemment, des modifications de la faune et de la flore pour lesquelles l’Homme a prêté main forte à la « sélection naturelle ». Il s’est interposé par la puissance de ses facultés cérébrales pour mettre la Nature à son service, selon une coévolution depuis la « Nature primitive » dont il s’est ainsi émancipé.

La matière aurait-elle produit l’Homme avec pour finalité de poursuivre son aventure organisatrice ? Ce serait une manière de lui attribuer une âme, c'est-à-dire un principe qui l’anime, doté d’une intention qui gouvernerait donc le comportement de l’Homme. Par la puissance de ses facultés, l’Homme est en capacité d’idéologiser[10] et de symboliser grâce à son imaginaire, pour produire du sens et comprendre, voire pour mieux supporter le poids de son existence. Les peintures pariétales, ou les mégalithes, comme Stonehenge[11], attestent de cette dimension spirituelle de la « nature humaine » qui, dès les premiers temps, a rencontré le Sacré.

L’Homme est-il en dehors de la Nature ? Il se place en dehors de la Nature lorsqu’il en fait un objet qu’il place, par l’esprit, à distance de lui-même pour l’examiner. Et cet objet est, soit une partie observable, soit un « Tout » abstrait. L’Art (l’émotionnel) et la Science (le rationnel) se partagent la partie pour la magnifier ou la comprendre, tandis que le Tout s’offre davantage à la métaphysique pour laquelle la question de l’intelligibilité et du sens ne saurait faire abstraction de la présence de l’Homme. La partie est soumise à la « flèche du temps », alors que l’inaccessibilité du « Tout » tend à lui retirer toute temporalité jusqu’à lui accorder une transcendance.

La Nature habitée par l’Homme dans ses parties, apparait ainsi comme un phénomène dont Il connait les effets (l’Histoire) alors qu’Il cherche toujours à se soigner d’une cause première qui échappe encore à son entendement. Si cette cause existe, à la fois commencement et finalité, alors le déterminisme préside au développement du phénomène. Mais qu’est-ce qu’une cause qui se situerait en dehors de son entendement ? Si elle n’existe pas, alors l’Homme n’a d’interdits qu’en dehors des lois qui régissent la matière. Le libre-arbitre accordé à son esprit le rend responsable de ses choix soumis à sa créativité.

Aujourd’hui sa responsabilité dans la cause écologique, à dimension planétaire, est engagée, mais cette cause ne saurait contenir à elle seule les déterminants de la stabilité du monde. Le Droit, dans lequel s’est dissous le Sacré, a encore maille à partir avec le « loup[12] » que la domestication civilisationnelle n’a toujours pas rassasié.

La Nature, le Tout et ses parties, contiendra-t-elle la nature humaine ?  



[1] Du latin « natura », qui signifie « manière d’être » à la fois essence et puissance, provient de « nascor » : « naître, advenir ».

[2] La « Phusis », que les Romains traduisirent par « natura », correspond à « la totalité des phénomènes »

[3] « De l’émerveillement » Michael Edwards

[4] « Du sublime » Longin

[5] Actualité du coronavirus dont on ne connait pas encore l’étendue de ses méfaits

[6] Rapports du GIEC et la succession des COP

[7] Epoque géologique dite de l’Holocène qui va de - 10000 ans jusqu’à nos jours

[8] Les graines de toutes les cultures vivrières de la planète sont conservées dans la « Réserve mondiale de semences du Svalbard » en Norvège 

[9] On compte environ 120 000 zones protégées dans le monde, soit de l’ordre de 15% de la surface terrestre

[10] De produire des idéologies, dans le sens premier de « système d’idées »

[11] Monument érigé Près de 3000 ans avJC dans le sud de l’Angleterre

[12] Celui du « Léviathan » de Thomas Hobbes : « l’homme est un loup pour l’homme »